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CAPUT MYSTICE:

Fonctions symboliques de la tête chez les exégètes

de la seconde moitié du XIIe siècle

 

 

La question de la représentation du corps peut être étudiée, entre autres, par rapport à trois plans culturels différents: celui de l’action utilitaire, celui du rituel, et celui du discours. Dans la mesure où ces trois plans interfèrent, la situation la plus spectaculaire serait sans doute celle où les deux derniers exercent une influence sur le plan de l’action. Et le cas de figure le plus extrême est peut-être celui où les règles du discours sur le discours, l’herméneutique, sont projetées sur l’action violente. En effet, la violence peut apparaître comme le pragmatique du pragmatique, tandis que l’exégèse peut fonctionner comme le spéculatif du spéculatif. Ce sont deux termes diamétralement opposés, car le premier désigne l’acte dans ce qu’il a de plus instinctuel et irréfléchi, de plus immédiatement dirigé vers le but, tandis que le dernier désigne la réflexion qui prend pour objet le discours sur l’acte. Notre culture nourrit un modèle de rationalité pragmatique qui peut jouer le rôle de révélateur de la dimension expressive des comportements utilitaires

Dans ce qui suit nous prendrons pour point de départ dans l’analyse des fonctions symboliques de la tête la façon dont un geste historique, à savoir l’assassinat de saint Thomas Beckett, a été perçu et/ou perpétré (car nous ne saurions distinguer entre les deux). L’archevêque de Cantorbéry a été frappé à la tête; les hommes d’Henri II entendaient, en effet, frapper l’Eglise anglaise à la tête, car le siège de Cantorbéry confère à son titulaire la fonction de primat d’Angleterre. D’autre part, ils entendent bien montrer qu’il s’agit d’un crime intellectuel, d’un crime de tête, qui est celui de prétendre à servir l’Esprit, de préférence au seigneur terrestre. La dimension symbolique ne peut être dissociée de la valeur utilitaire de l’acte, pour autant que l’on puisse dire qu’un meurtre a véritablement une valeur utilitaire. Un assassinat politique a toujours des fonctions pratiques, rituelles et discursives à la fois. Dans le cas qui nous occupe, le meurtre est son histoire, il s’y réduit, et son récit constitue un message double, qui est à la fois celui des sicaires et celui des historiens. La perception d’un geste historique est en grande mesure une herméneutique de ses circonstances. Les historiens profitent du fait qu’ils possèdent la parole, pour établir une analogie entre les barons normands et les juifs du Ier siècle, tout en rapprochant leur victime de Jésus. La symbolisation s’empare de tous les détails et leur confère une dimension rituelle. Or, elle ne saurait le faire si ces circonstances n’avaient déjà des fonctions symboliques. Nous trouvons ces fonctions dans l’exégèse.

Nous disons fonctions et non valeurs symboliques, pour souligner le fait que le symbolisme médiéval est contextuel[1]. Il n’y a pas de valeur symbolique universelle, ni de valeur symbolique dans un lexique culturel donné, mais plutôt des fonctions expressives dans un texte symbolique. Et les acteurs, et les narrateurs se servent de leurs actes comme d’autant d’instruments pour s’exprimer; la fonction de ces instruments est à déterminer selon leur utilisation.

Dans sa Vie de saint Thomas de Cantorbéry, dont seuls des fragments nous sont conservés, Benoît de Peterborough se complaît à décrire le meurtre dans tous ses détails:

 

FRAG. 5. Et inclinato capite secundi vulneris praestolabatur adventum. Secundo vero vulnere capiti ejus inflicto, recto corpore quasi ad orationem prostratus in terram corruit. Tertius autem plurimam testae portionem amputando vulnus praecedens horribiliter ampliavit. Quartus autem ab uno eorum [0274D] quod ferire tardaret correptus, in idem vulnus in manu gladium vibravit, gladioque in pavimento marmoreo confracto, tam cuspidem, quam gladii sui capulum reliquit ecclesiae. Satisque veritati congruum esse videretur, quod non nihil res ista portenderit. Quid enim gladii adversariorum confractio, nisi potestatis adversae dejectionem veram, et triumphaturae per sanguinem martyris, Ecclesiae signare videtur victoriam? Nec sufficere videbatur eidem filio Satanae in Dei sacerdotem tantum perpetrasse flagitium, nisi etiam, quod dictu horribile est, injecto in sanctissimum caput ejus gladio, jam defuncto cerebrum ejiceret, et per pavimentum crudelissime spargeret, sceleris ejusdem participibus clamans: ´Mortuus est, quantocius eamus hincª. Unde timuisse illos conjici potest, ne supervenientes aliqui de sancti martyris militibus vel famulis domini sui sanguinem vindicarent. Exeuntes autem de monasterio, sicut in praelio fieri solet, in insignis victoriae signum clamabant: ´Regales milites, regales!ª Alii autem insultabant dicentes: ´Voluit esse rex; voluit esse plus quam rex; modo sit rex, modo sit rex.ª Et in hoc similes illis, qui Domino in cruce pendenti insultabant, praetereuntes et capita sua moventes, et inter caetera dicentes: ´Dixit enim, quia Filius Dei sum.ª[2]

 

´Et, tête penchée, il attendait l’arrivée du second coup. Lorsque sa tête reçut en effet ce second coup, il tomba à terre le corps étendu, comme pour la prière. Le troisième coup augmenta d’une façon affreuse les effets du second, en détachant une grande portion du crâne. Le quatrième, porté précipitamment par un de ceux qui avaient été plus lents à frapper, atteignit la même blessure, mais l’épée trembla dans la main du chevalier et se brisa contre le pavement de marbre; il abandonna et lame, et manche dans l’église. Cet accident semble très conforme à la vérité, car il ne manque pas de signification prophétique. Si le glaive des adversaires se brise, qu’est-ce que cela peut signifier, sinon la défaite de la puissance adverse, et la victoire de l’Eglise, qui triomphe grâce au sang du martyr? Mais à ce fils de Satan l’horrible infamie perpétrée contre un prêtre ne sembla pas suffisante, car, chose affreuse à dire, il plongea l’épée dans la très sainte tête et fouilla cruellement dans la cervelle du défunt, en en répandant des restes sur le pavement de l’église. Puis à dit à ses complices: “Il est mort, allons-nous-en”. D’où l’on peut inférer qu’ils craignaient l’arrivée des chevaliers du saint martyr, ou de ses disciples, qui eussent pu cherché à venger le sang de leur maître . Lorsqu’ils sortirent du monastère, ils criaient comme on fait dans les batailles, en guise d’insigne victoire: “Chevaliers du roi, du roi!” D’autres insultaient le défunt en disant: “Il a voulu être roi; il a voulu être plus que le roi; pourvu qu’il soit roi, pourvu qu’il soit roi”. Et, semblables en cela à ceux qui insultaient le Seigneur pendant sur la croix, ils allaient leur chemin en hochant la tête, et disant entre autres: “Il a dit qu’il était le Fils de Dieu”. ª

 

On remarque l’insistance sur la tête, qui est lexicalement parlant l’élément le plus fortement marqué. Mais cette insistance continue au niveau intertextuel. En effet, in terram corruit, “il tomba à terre”, est une allusion au passage de Job, I, 20: Et tonso capite in terram corruit. Job se rase la tête en signe de deuil et adore le Seigneur. Thomas Beckett se prosterne sous le coup en s’offrant en sacrifice, donc en adorant le Seigneur, et son crâne, au lieu d’être rasé, est découpé, semble-t-il, selon le tracé de la tonsure ecclésiastique[3]. Nous verrons quel est le symbolisme de celle-ci.

En deuxième lieu, le geste affreux de répandre la cervelle de l’archevêque dans l’église nécessiterait à lui seul un commentaire à part. Que ce geste ait été effectivement et volontairement accompli, ou qu’il ait seulement été attribué aux sicaires du roi par les auteurs eclésiastiques (car Benoît de Peterborough n’est pas le seul à le faire), il a sa fonction dans le texte du crime.

En troisième lieu, l’auteur fait une allusion au Ps 22, 8: “Tous ceux qui me voient, me raillent; ils ricanent et hochent la tête”. Que les assassins soient partis en hochant la tête, ce n’est sans doute pas là une notation historique due à quelque témoin oculaire, mais un fait d’intertextualité, dont la fonction est de rapprocher le martyre de Thomas Beckett de la passion du Seigneur, à laquelle le psaume 22 est traditionnellement rattaché. La même passion de Jésus est visée par les propos des meurtriers, qui accusent l’archevêque d’avoir voulu être roi, comme Jésus a été proclamé par dérision le roi des Nazaréens.

Ces allusions et leur interprétation exégétique sont explicitement signalées par l’auteur, qui rappelle, en tout état de cause, que son texte doit être lu selon les habitudes du sens mystique. En effet, on sait que le texte de l’Ecriture se lit au Moyen Age selon la fameuse méthode des quatre sens[4], qui sont deux en première instance: le sens littéral et le sens mystique. Ensuite, le sens mystique lui-même se spécifie en sens allégorique, tropologique et anagogique. En attirant l’attention sur la signification de l’épée qui se brise sur le dallage de marbre de la cathédrale, Benoît de Peterborough fait une remarque destinée à nous avertir que la mort de l’archevêque doit être lue selon les techniques de l’herméneutique sacrée: “Cet accident semble très conforme à la vérité, car il ne manque pas de signification prophétique”. Le terme de vérité, très distant ici de son emploi scientifique, est un mot-clé, que seuls les initiés comprennent. Les exégètes savent que le texte de l’Ancien Testament, tel qu’il a été révélé aux juifs, cache à ses lecteurs originels une partie de sa vérité. Ceux-ci le lisent selon le sens littéral dit aussi historique, comme l’histoire de leur peuple. Mais le Seigneur leur a envoyé dans ce texte nombre de messages qu’ils n’ont pas voulu comprendre, propter duritiam cordis, à cause de leur dureté de coeur. Ainsi Jésus cite les prophètes, notamment Esaïe et Jérémie, afin de laisser entendre que c’est lui celui dont ces sages ont annoncé la venue sous le voile d’expressions vagues comme “le Fils de l’homme” ou “l’Oint de Dieu”. Les juifs n’acceptent pas l’interprétation dite prophétique, visant la réalisation des annonces messianiques. Pour les chrétiens, au contraire, la signification “prophétique” des incidents historiques, est seule susceptible d’en dévoiler l’entière vérité, et les passages des prophètes sont employés comme autant de preuves de la divinité de Jésus. Le mot de vérité renvoie donc ici à l’interprétation figurale[5] et indique la possibilité d’une lecture figurale de l’histoire du temps présent.

Que telle soit l’intention de Benoît, ce sont les deux allusions textuelles, au livre de Job et au Psaume 22, qui le prouvent. Le rapprochement entre le texte de Job, I, 20 et le symbolisme de la tête est fait dans un manuel d’exégèse du temps, le Gregorianum de Garnier de Saint-Victor. Alors que Pierre Lombard suit dans ses commentaires surtout Augustin, Cassiodore et Alcuin, le Parisien Garnier fait une anthologie des passages de saint Grégoire le Grand, en particulier des Moralia in Job, qu’il organise selon le principe encyclopédique des domaines de la réalité: animaux, plantes, minéraux, l’être humain, le ciel, etc. Nous avons ainsi un livre De Homine et un chapitre De capite. Saint Grégoire nous explique que, dans le passage “S’étant rasé la tête, Job se jeta à terre et adora”, la tête symbolise la plus haute fonction sacerdotale des juifs. Les cheveux représentent la subtilité des sacrements chrétiens[6]. Job, tête rasée, est une préfigure du Christ, qui, en s’incarnant, sépare les sacrements divins de la prêtrise juive. L’incarnation du Fils a la même fonction que le rasage de la tête: elle enlève tout fondement au ritualisme juif et fonde le spiritualisme chrétien, qui pense per figuram.

La seconde allusion, celle qui nous montre les soudards en train de hocher la tête et d’insulter le défunt, renvoie à une autre notion reçue au XIIe siècle, selon laquelle le Psaume 22 du roi David est une préfigure de la passion du Christ: “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? ÖTous ceux qui me voient me raillent; ils ricanent et hochent la tête”. D’autre part, hocher la tête, caput movere, est un geste de réprobation dont la signification est générale dans la Bible. La fonction typique de Job comme type du Christ est encore une fois soulignée par l’emploi des termes en question: “Moi aussi”, dit Job à ses amis, “je parlerais à votre façon si j’étais à votre place. Je composerais contre vous des discours et je hocherais la tête contre vous”. Consolarer vos sermonibus, et moverem caput meum super vos (Jb 16, 4).

D’ailleurs tout le contexte rappelle la passion du Christ, qui a eu lieu sur le Calvaire; les exégètes du Moyen Age interprètent ce nom comme renvoyant à l’adjectif “chauve”, calvus. En effet, le mot calva signifie en latin “crâne”; Calvaria est une traduction de Golgotha. Le Christ se rase la tête comme Job, mais selon la figure, en montant sur le Calvaire[7], en se séparant définitivement de ses persécuteurs, qui sont figurés par les cheveux: “Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me détestent sans motif” (Ps 69, 5) Dans une de ses Méditations, Ernaut de Bonneval rapproche la calvitie figurée de Jésus sur le Golgotha de la calvitie au sens propre du prophète Elisée[8]. Gerhoh de Reichersberg, dans son De aedificio Dei, exhorte les moines à porter la calvitie de Jésus et d’Elisée, par le signe de leur tonsure[9]. On peut prendre l’exemple qui se situe à l’autre extrême, et qui vérifie la consistance logique de l’interprétation cheveux = maux de la vie terrestre: Absalon, qui s’était rebellé contre son père, avait une chevelure abondante, symbole de ses vices, qui allaient l’entraîner à sa perte[10].

Le problème que nous essayons de cerner ici est, croyons-nous, central pour l’histoire du comportement symbolique. Il s’agit de voir comment est structuré le rapport entre littéral et figural. En effet, le christianisme médiéval peut être interprété comme une période de domination du spiritualisme, s’intercalant entre deux périodes de littéralisme: la religion hébraïque et le protestantisme. En attirant l’attention sur le régime du figuré et du littéral, Claude Lévi-Strauss a le premier souligné que dans plusieurs cultures traditionnelles cette opposition structure le champ tout entier de la pensée. La compréhension littérale du message est ainsi, dans plusieurs cultures amérindiennes, associée à la consommation immédiate des nourritures, selon le mode de la nature. Au contraire, l’intellection figurale du sens est associée à une consommation différée des aliments, selon les modes et les voies de la culture[11]. Pour aller vite, on peut dire que le sens figuré est associé à la culture et le sens propre à la nature. Or, saint Paul trace, dans l’interprétation du sens, la frontière entre le judaïsme et le christianisme précisément en prenant pour critère le régime du figural. Plus tard, Jean Calvin proscrira l’interprétation mystique de la Bible et ne permettra l’approfondissement que du seul sens littéral. L’option naturaliste et pragmatique du protestantisme est donc congruente avec l’idée que le catholicisme, et le catholicisme médiéval en particulier, doit être un culturalisme spiritualiste. Comme Benoît de Peterborough s’efforce de nous le faire remarquer, ce ne sont pas les faits qui comptent, mais leur signification. Robert Javelet a condensé dans une formule énergique la mixture du culturalisme et du spiritualisme; il interprète le Connais-toi toi-même comme signifiant, pour les penseurs du XIIe siècle, “Rentre à l’intérieur de toi, dehors tu es une bête!”[12]

 

Pour passer maintenant aux fonctions symboliques de la tête en général à l’époque considérée, disons dès l’abord que les fonctions les plus fréquente qu’elle remplit sont celles de renvoyer à Dieu ou à l’esprit de l’homme[13]. Un autre passage du Gregorianum, traitant d’un paragraphe d’Ezéchiel, nous aidera à voir plus avant dans l’interprétation du comportement symbolique. Il s’agit d’Ezéchiel, 5, 1:

Ecoute, fils d’homme, prends une épée tranchante; tu t’en serviras comme d’un rasoir; tu te raseras la tête et la barbe; puis tu prendras une balance et tu feras plusieurs parts. Tu brûleras un tiers de tes poils au milieu de la ville, quand seront accomplis les jours du siège; tu prendras le deuxième tiers que tu frapperas par l’épée, tout autour de la ville; le dernier tiers, tu le disperseras au vent - je tirerai l’épée contre eux. Mais tu en prendras une petite quantité que tu enfouiras dans ton habit. Tu en prendras encore que tu jetteras dans le feu et que tu brûleras; il en sortira du feu contre toute la maison d’Israîl.

Ce passage survient après que le Seigneur donne des indications à Ezéchiel pour sa prédication. Il tracera l’image de Jérusalem sur une brique; il posera dessus une plaque de fer afin de figurer le siège de la ville. Ensuite il restera couché sur le côté gauche pendant 390 jours, pour le nombre des années de péché de la maison d’Israël. Puis il restera couché pendant quarante jours sur le côté droit pour les années de péché de la maison de Juda. Enfin il se rasera la tête et la barbe, en imitant le traitement infligé par les Assyriens aux prisonniers. Dans les gestes symboliques faits avec les poils est figurée la destinée des juifs: ils seront brûlés, massacrés, dispersés; mais un petit nombre d’entre eux sera quand même épargné: une pincée de poils seront conservés par le prophète dans son habit. Ils représentent le “Reste” en faveur de qui il sera prononcé une prophétie de salut.

Nous voyons dans ce passage l’essence du comportement symbolique tel qu’il est conçu par les prophètes à l’époque exilique. Ezéchiel vit dans un camp de prisonniers, proche d’une ville nommée Tell-Aviv, sur les bords du fleuve Kébar. Il exécute en public une cérémonie mimique qui est censée figurer la destruction récente de la ville de Jérusalem. Le matériel figuratif est minimal: une brique, une plaque de fer, un rasoir, une nouriture maigre, ainsi que le symbolisme corporel. Il est certain que ses spectateurs conçoivent Jérusalem comme la “tête” du judaïsme et c’est pour cela que le symbolisme corporel employé par le prophète se réduit à celui de la tête.

De la même manière, les “écrivains” du crime perpétré contre Thomas Beckett, ainsi que les écrivains du récit de ce crime, font comme s’il y avait une cérémonie publique du meurtre, centrée sur le symbolisme de la tête. En effet, les quatre coups recensés atteignent le saint au crâne; ils seraient tous dirigés sur la même blessure, qui coïncide avec la partie supérieure du crâne. Nous savons que la tonsure est très large au XIIe siècle, elle doit aller d’une extrémité d’une oreille à l’autre. La tonsure est nommée corona monachi, ce qui converge avec l’insinuation de prétention à la royauté, qui est formulée par les assassins. Le prêtre est effectivement un analogue symbolique du roi, car il est en même temps oint et “couronné”. La tonsure est en même temps une figure de la tiare des prêtres hébreux, dit Anselme d’Havelberg[14]. Elle rappelle, par la nécessité periodique de raser les cheveux, que les soucis de la chair ne sauraient être définitivement extirpés, et que l’homme se doit d’admettre de temps en temps dans son esprit des innovations, afin de purifier le dedans et le dehors de la coupe (Mt 23, 26). La forme de monnaie qui est donnée à la tonsure rappelle l’analogie faite par saint Augustin entre l’effigie de l’empereur sur la pièce de monnaie et l’image de Dieu dans notre esprit: avec le temps, elle tend à s’user et la ressemblance à disparaître[15]. La tonsure nous dit que nous avons à devenir conformes à l’image du Créateur qui est en nous.

Même les miracles qui ont lieu sur le corps de l’archevêque sont eux aussi centrés sur la tête: des aveugles retrouvent la vue et un muet l’usage de la langue par l’application du sang du martyr[16].

La barbe et les cheveux ont en commun qu’on peut les couper sans douleur ni dommage. Cette observation les destine à symboliser la superfluité. Tandis que chez les Hébreux ils sont des symboles de la force vitale, et en tant que tels le rasage de la tête signifie, selon des modalités diverses, le rapprochement de la mort, chez les chrétiens du Moyen Age il ne reste que des traces de ces fonctions. En ce sens est significatif le jugement de Grégoire le Grand, qui pense que celui qui rase sa barbe “n’a plus confiance en ses propres forces”; l’idée de force vitale est conservée dans l’aura symbolique de la barbe, mais le comportement prescrit c’est précisément de suspendre sa confiance en la force vitale, fiduciam subtrahere. Samson n’est plus une figure historique, mais une figure allégorique. Pourtant pour un Pierre Lombard la barbe demeure l’indice de la virilité, car on a l’habitude en France au XIIe siècle de dire de quelqu’un de brave: barbatus est, et par conséquent il convient de croire qu’elle symbolise les forts, c’est-à-dire les apôtres et les premiers saints[17].

D’autre part, les cheveux et les poils (que le latin classique ne distingue pas très bien, quoique les textes du XIIe siècle fassent déjà une distinction tranchée) renvoient aux possession superflues, qu’il est juste d’aliéner au profit des pauvres: capilli autem superfluunt corpori.[18]. Aelred de Rievaulx souligne qu’on peut trouver plaisir à se faire couper les cheveux, car figuralement c’est ainsi que l’on s’éloigne de l’homme terrestre, en se débarrassant des pensées futiles[19].

 

On sait que le symbolisme de la tête dans la Bible est très ancien. Ainsi, l’expression “relever la tête de quelqu’un” se retrouve avec le sens de “consoler”, voire de “délivrer, libérer” dans des textes aussi divers que le Psaume 3, 4 (tu es ma gloire, celui qui relève ma tête) et 2 Rois 25, 27, où il est dit que le roi de Babylone “releva la tête de Yoyakîn, roi de Juda, hors de prison”[20]. On peut se demander s’il n’y a pas au XIIe siècle des notes nouvelles attachées au symbolisme de la tête, et qui nous permettraient de lire dans le récit de Benoît de Peterborough des accents particuliers.

Nous trouvons en effet au XIIe siècle une insistance extraordinaire sur l’idée de primauté et d’autorité qui sont liées à la tête. Rome est, certes, le caput mundi; mais il y a un chef-lieu de chaque province, qui est son évêché; Constantinople est le chef de l’Eglise d’Orient[21]; Cluny est le chef des monastères du royaume de France[22]; l’homme est le chef de la femme[23]; l’humilité est la tête de toutes les vertus[24]; le vendredi saint est le chef du Carême[25]; il y a même un chef du cercle de l’année, qui est l’équinoxe de printemps.

Il est sans doute impropre de dire que le corps humain soit centré sur la tête, ou qu’il soit enraciné dans la tête, mais on n’a pas craint de le dire selon le sens figural. Ainsi Isaac de l’Etoile nous explique que l’homme est un arbre renversé, arbor eversa, dont la racine est la tête[26]. L’homme s’enracine dans le ciel, qui est sa patrie et son terroir. Il est multiple dans ses membres dirigés vers la terre, et unique quant à la tête qui se dirige vers le ciel. Une métaphore semblable apparaît dans le lexique des réseaux d’ordinateurs, où l’administrateur du réseau est indiqué par le terme de root, racine, alors que, selon la catachrèse du langage ordinaire, il est la tête du réseau. D’autre part, la racine sans tête, qui est au Moyen Age la mandragore, joue un rôle symétrique, étant considérée comme somnifère, présidant à la sensualité et faisant concevoir les femmes stériles[27]. La Sunamite frotte sa porte de mandragore, dont le nom en hébreu a le même radical verbal que “chéri” et “caresses”.

Il est permis de trouver dans cette insistance sur le siège de l’esprit, d’un point de vue idéologique, l’écho d’une préoccupation de centralisation signifiante, sous une forme spécifique du XIIe siècle. En particulier, on insiste sur un primat symbolique, et beaucoup moins sur une puissance effective. La primauté de l’Eglise ne consiste pas en une administration quotidienne, mais en un partage des biens et des bénéfices qui reproduit le partage rituel occasionné, dans les autres sociétés traditionnelles, par le sacrifice. Comme le sacrifice chrétien ne coûte quasiment rien en lui-même, le fidèle paie à l’Eglise la dîme qu’une autre religion percevrait sous la forme des offrandes et des victimes. Certes, la moitié des revenus annuels des évêchés vont à Rome sous la forme des annates; on voit bien que la primauté de Rome n’est pas que symbolique, mais, sans naïveté aucune, on peut remarquer que c’est une demande de tribut plutôt qu’une revendication de pouvoir. D’autre part, la fonction de la tête peut simplement être celle de représentation: les membres pâtissent au profit la tête[28], la maladie de celle-ci expie celle des membres, sa guérison entraîne réciproquement le salut du corps[29]. Il doit y avoir une conformité de la tête et du corps et une certaine “conjonction congrue” de ceux-ci[30], comme celle qui existe entre le Christ et l’Eglise. La tête et le corps sont comme l’époux et l’épouse, observe Pierre Lombard[31]. L’esprit, dont le siège est dans la tête, traverse l’ensemble du corps, comme l’esprit de Dieu imprègne toute l’Eglise, explique Isaac de l’Etoile[32]. La tête a une fonction de régulateur analogique, elle exprime le logos du corps.

D’autre part, le centralisme médiéval ne signifie pas une immixtion de l’Etat dans les affaires de l’individu, comme de nos jours. Si nous traduisions la problématique médiévale dans les termes de la politique actuelle, nous dirions qu’il existe une orientation conservatrice, avec une forte demande d’ordre, mais avec le souci d’éviter l’ingérence étatique et en faveur de la dérégularisation. Cela est exprimé de façon figurale par la valorisation du libre arbitre, qui juge au cas par cas, et par l’horreur du tumulte des instincts. Il n’est pas étonnant si Richard de Saint Victor, dans un traité sur L’état de l’homme intérieur, chante le libre arbitre dans un véritable panégyrique, le figurant par la tête, tandis que le coeur représente la raison et les pieds la sensualité[33].

 

Parmi les maladies qui affectent la tête la plus marquée est la lèpre. On sait que la lèpre a été dénoncée par Moïse comme une impureté, et au Moyen Age on pense qu’elle est la punition de péchés abominables. Cette croyance était tellement enracinée que le roi de Jérusalem Baudouin IV, chez qui les signes de la lèpre véritable ont été décelés à l’âge de douze ans, a été considéré, malgré son héroïsme dans le combat contre Saladin, comme un roi maudit[34]. On craignait à ce point la maladie de Hansen que la calvitie était suspecte d’être une forme de lèpre. Pierre le Vénérable raconte une anecdote tirée du Talmud, dans laquelle Yahvé discute avec les Juifs pour savoir si la calvitie est ou non une forme de lèpre. Il soutient l’affirmative et est vaincu par le témoignage du rabbi Néhémia[35]. Les chrétiens pensent que l’alopécie est produite par un vice moral, l’imprudence dans l’action, associée à un excès de bile rouge, et qu’on peut la guérir en employant le myrobalan, la violette et l’absinthe[36].

Selon le sens moral la tête représente l’humilité, qui est encore au XIIe siècle la plus importante des vertus. Cette fonction symbolique exerce une influence pragmatique lorsqu’il s’agit de la guérison des maux de tête. Le mal de tête résulte d’une enflure, inflatio capitis, qui ne saurait indiquer qu’un excès d’orgueil et un manque d’humilité. Par conséquent Hugues de Fouloi indiquera au patient affecté de migraines de se faire raser le crâne, afin d’éliminer les cogitations superflues, et de l’enduire d’huile de violettes, car la violette est une plante de très petite taille, qui se cache humblement dans l’herbe, et qui répand la bonne odeur des vertus chrétiennes[37]. Dans la mesure donc ou l’humilité est l’antonyme de l’orgueil, l’huile de violettes doit être l’antidote du mal de tête. Hildegarde de Bingen recommande elle aussi que l’on rase la tête des fous[38]. D’ailleurs le front est le siège de la modestie, verecundia.[39] L’onction, avec son grand symbolisme biblique, est en général interprétée au XIIe siècle comme liée à l’huile de la charité, car pouvoir aimer est une grâce[40]. L’onction n’est pas interprétée à la manière du Livre des Rois, comme une remise de pouvoir et un avènement, mais comme la conquête de l’humilité et de la tendresse. Tandis que, par l’exaltation du libre arbitre, le symbolisme de la tête tend à renforcer le contrôle de l’être humain et à former ce qu’on appellera plus tard le caractère, par le motif de l’onction, ce même symbolisme va en direction d’une ouverture à l’émotion. Nous reconnaîtrons ici une seconde note nouvelle qui apparaît dans la partition de la tête mystique.

A côté des accents impératifs, nous entendons résonner aussi des notes douces. La tourterelle mystique cachant sa tête sous l’aile figure l’homme dont l’esprit se cache sous les ailes de la charité, qui lui servent à voler au ciel[41]. Cette tourterelle renvoie en fait au sacrifice pour le péché tel qu’il est décrit dans le Lévitique 5, 8; le prêtre arrache la tête de l’oiseau sans la détacher complètement et asperge de son sang le mur de l’autel. Isaac de l’Etoile nous explique que la tête de la victime ne doit pas être entièrement détachée du tronc, car il ne faut pas séparer le Christ de l’Eglise[42].

 

Il ne faut pas oublier enfin que la tête a des fonctions symboliques ambivalentes. Satan est la tête du mal, par exemple, car il y a une hiérarchie du mal[43]. Sous la forme du serpent, le mal est insidieux; si la tête du serpent passe, tout son corps y passe[44]. D’autre part il y a aussi ce qu’on appelle la sagesse du serpent; elle consiste à protéger sa tête et à offrir son corps aux coups de ses persécuteurs[45]. On attribue par exemple à saint Thomas Beckett la sagesse du serpent, de façon assez incongrue[46], Mais on peut également blâmer cette “politique du serpent” comme inspirée par la lâcheté. Ainsi, lors de l’attaque du monastère de Vèzelay par le comte Guillaume de Nevers, les frères disent (non sans nous rappeler Frère Jean des Entommeures) Vestrae opes ambiuntur, vestrum  proprie caput appetitur, si serpentino more vos membra nostra ictui exponimus: ecce nos quasi truncum caput, qualicunque quiete perfruemur: sed absit haec a nobis! absit quod vestra deditione ignominiosam pacem redimamus! [47] - “Ce sont vos possessions que l’on vient assiéger, votre tête qu’on veut prendre, et si nous exposons nos membres aux coups de l’ennemi comme fait le serpent, nous serons pareils à une tête tranchée, quelle que soit la tranquillité dont nous prétendions jouir; mais qu’à cela ne tienne! nous n’obtiendrons pas une paix honteuse moyennant votre reddition!”

 

Nous avons vu que les valences symboliques de la tête, telles que les dégage l’exégèse biblique, se retrouvent sur le plan pragmatique à trois niveaux, dans un fait de violence, le meurtre de Thomas Beckett, dans un fait rituel, la tonsure, et dans un fait médical, le rasage recommandé dans les maladies de la tête. S’il faut maintenant résumer en une formule, qui ne soit pas statistique, mais herméneutique, la pluralité des fonctions symboliques de la tête au XIIe siècle, en tant que partie du corps, nous dirions qu’elle est principalement, symboliquement, obscurément, un crâne. Elle doit ressembler de plus en plus à ce qu’elle est, devenir elle-même, par la tonsure, qui est un rappel symbolique du crâne, qui est en latin calva mais aussi testa, qui signifie aussi argile, la matière primordiale dont est fait l’homme. Cette tension vectorielle nous permet de lire la fonction fondamentale de la tête mystique dans la culture du XIIe siècle: elle n’est pas tant primauté, fonction de vie, mais plutôt dénuement, séparation, renoncement, fonctions de mort. Or, on ne peut pas parler de la mort selon le sens littéral.

 

 

Ioan PANZARU



[1] Voir les travaux de F.P. Pickering, Essays on Medieval German Literature and Iconography,Cambridge University Press, 1980, et Literature and Art in the Middle Ages, University of Miami Press, Coral Gables, Florida, 1970; Meyer Schapiro, Words and Pictures: On the Literal and the Symbolic in the Illustration of a Text, La Haye, Paris, 1973; James H. Marrow, Passion Iconography in Northern European Art of the Middle Ages and Early Renaissance: A Study of the Transformation of Sacred Metaphor into Descriptive Narrative, Van Ghemmert Publishing Company, 1979.

[2] Sancti Thomae Cantuariensis archiepiscopi et martyris, Vita Decima auctore Benedicto abbate Petriburgensi, PL 190 col. 274 D

[3] Dans la Seconde Vie anonyme, l’archevêque succombe sous le premier coup et tombe raide mort; le premier de ses bourreaux lui découpe le crâne; enfin un autre répand la cervelle sur le pavement. PL 190, col. 329 C. Guillaume Fitz Stephen précise: “Il est tombé sur le côté droit, pour aller à la droite de Dieu”, Vita tertia auctore Willelmo filio Stephani, PL 190, col. 185 A.

[4] Cette théorie des quatre sens remonte à Jean Cassien au Ve siècle, cf. Karlfried Froehlich, Early Christian Interpretation, in Bruce M. Metzger, Michael D. Coogan eds, The Oxford Companion to the Bible, Oxford University Press, 1993, p. 314. V. aussi certes l’ouvrage monumental d’Henri de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture, 4 vol., Paris, Aubier, 1959-1964.

[5] V. en ce sens Erich Auerbach, Figura, Belin, Paris, 1993, en particulier sur la notion de vérité p. 38, 50, 67.

[6] La subtilité est un attribut des cheveux parce qu’ils sont fins, minces, subtiles. Aelred de Rievaulx les appelle figuralement “pensées subtiles”, en entendant par là les éléments du flux de la conscience, qui vont et viennent malgré nous, nobis nescientibus, PL 195, col 223 C. Le Cantique compare les cheveux de l’épouse à un troupeau de chèvres, parce que les chèvres paissent sur les montagnes, et se nourrissent de choses élevées, proches du ciel.

[7] Rapprochement fait par Pierre Lombard dans son commentaire du Psaume 68, 5: Multiplicati sunt super capillos capitis mei (act. Ps 69,5). Les cheveux sont ambivalents, car ils sont en même temps une parure de la tête, et en tant que tels peuvent signifier les gens de bonne volonté. PL 191, col. 629 A. Un autre commentaire de ce passage chez Richard de Saint-Victor, Mysticae adnotationes in Psalmos, PL 196, col. 399; dans ce cas les cheveux protègent l’homme intérieur contre le vent de la tentation.

[8] 2 R 2, 23. PL 189, col. 1744 C.

[9] Gerhoh de Rechersperg, De aedificio Dei, PL 194, col. 1270C: Nos autem non solum in vestitu corporis, sed etiam in tonsura et rasura capitis ordinem clericalem decoremus; licet cum Eliseo decalvati improperium Christi a pueris centum annorum portemus. Ad illius namque formulam rasi et quasi decalvati sumus, quem in Calvariae loco pro nobis crucifixum adoramus. Crucis itaque signum et crucifixi calvitium in habitu nostro decenter appareat; et pectoribus nostris ac frontibus in hora tentationis ipsa crux fideliter imprimatur, ut diabolus suae damnationis tam in motu quam in habitu corporis videns, virtute Christi pro nobis crucifixi atteratur.

[10] Dans un sens que nous pouvons considérer comme contraire aux interprétations précédentes se place Aelred de Rievaulx, pour qui le rasage des cheveux et de la barbe entraîne une féminisation de l’homme figurant la domination des vices. Sermons sur les fardeaux de Moab, PL 195, col. 464 A - 465 A. Un sens également divergent apparaît chez Wolbéron de Cologne, pour qui les cheveux sont la multitude des sujets, notamment des professions cléricales et des ordres monastiques: Commentaire du Cantique, PL 195, col. 1149-1150. “Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres sur le mont Galaad” signifie “La multitude des ordres monastiques avec leurs règles recherchent les choses célestes sur la montagne des Ecritures divines”, car Galaad se traduirait “monceau du témoignage”. Mais le même Wolbéron revient au sens classique quelques pages plus loin: Comae capitis cogitationes mentis accipi possunt, col. 1233 D.

[11] Claude Lévi-Strauss, Du miel aux cendres, Plon, Paris, 1966, p. 240. et passim

[12] Robert Javelet, Image et ressemblance au douzième siècle. De saint Anselme à Alain de Lille, thèse, 2 vol., Université de Strasbourg, 1967, t. II, p. 369.

[13] Avec en plus subtil la notion de intentio chez Richard de Saint-Victor, De eruditione hominis interioris, PL 196, col. 1273 D.

[14] Anselme d’Havelberg, De ordine canonicorum regularium, PL 188, col. 1101 D. Anselme a été évêque d’Havelberg en Allemagne, à l’Ouest de Berlin, de 1126 à 1154; il a été envoyé par l’empereur Lothaire II à Constantinople et par le pape Eugène III en Lombardie auprès du roi des Romains Conrad. La motivation symbolique de la tonsure est multiple: elle rappelle la tiare; elle figure une couronne royale; elle rappelle négativement la chevelure d’Absalon et symbolise l’éloignement du péché; elle rappelle négativement le voile de prière des Juifs et par l’abrasion des cheveux fait qu’entre le sommet de la tête et le ciel rien ne vienne s’interposer, comme entre notre esprit et la pensée de Dieu ne s’interpose aucun souci terrestre. Gerhoh de Reichersberg offre presque exactement le même texte, Liber epistolaris seu Dialogus ad Innocentium II, PL 194, col. 1503 D. Anselme est mort en 1154, Gerhoh en 1169, à 76 ans, en Bavière, au bout d’une carrière beaucoup moins brillante.

[15] Caelestis numismatis formula, dit Anselme. Augustin, De Genesi ad litteram, V: Quomodo enim nummus, si confricetur ad terram, perdit imaginem imperatoris, sic mens hominis, si confricetur libidinibus terrenis, amittit imaginem Dei. Venit autem monetarius Christus, qui repercutiat nummos. J’ai cité selon le texte donné dans la lettre du pape Hadrien Ier (772-795) adressée à Charlemagne (PL 98 II, col. 1258), et qui est à l’origine des célèbres Libri Karolini. Le nom de Belshazzar (Balthassar) que reÿoit Daniel en captivité signifie “cheveux de la tête” et indique le Christ, engendré par Dieu qui est la tête; elle peut également indiquer le chrétien, pu la dévotionÖ Ces interprétations appartiennent à Richard de Saint-Victor, De eruditione hominis interioris, PL 196, col. 1307 C - 1309 A.

[16] PL 190, col. 330 A. Une femme aveugle retrouve la vue en s’oignant du sang du mort, Additamenta, col. 232 D.

[17] Pierre Lombard, comm. du Ps 133 (132), PL 191, col. 1183 C. Dans le même sens, la barbe signifie les apôtres, c’est-à-dire les forts en la foi, chez Richard de Saint-Victor, commentaire de l’Apocalypse, PL 196, col. 692 A. Plus loin, 706 D, les cheveux indiquent la créature rationnelle, car la tête renvoie à la divinité.

[18]Garnier de Saint-Victor, Gregorianum, IV, 7, PL 193 , col. 163 D.

[19] Sermones de tempore, PL 195, col. 223 D.

[20] Ou bien aussi Ps 83 (82), 3: Voici tes ennemis qui grondent, tes adversaires qui relèvent la tête.

[21] Anselme d’Havelberg, Dialogues, PL 188, col. 1218 CD. Les distinctions faites par l’envoyé d’Eugène III dans les discussions avec le siège de Constantinople sont fines: Rome a la primauté obtenue depuis les anciens temps, antiquitus, et Byzance la primauté après elle, toutes les deux grâce à l’autorité impériale: statutum est, adnitente piissimo imperatore Theodosio Majore, quod sicut antiqua Roma propter honorem imperii primatum in causis ecclesiasticis a sanctis Patribus antiquitus obtinuit, ita quoque haec junior et nova Roma propter dignitatem imperii haberet primatum ecclesiasticum post illam.

[22] Lettre de Louis VI (prob. Louis VII?) à l’empereur Manuel (Comnène)?, PL 190, col. 1056.

[23] Pierre Lombard, Commentaire de la Première Epître aux Corinthiens, ad 11, 7-10. PL 191, col. 1633 A. Le commentateur précise que l’homme et la femme sont également à l’image de Dieu, car cete image subsiste dans l’esprit, qui ne diffère pas selon le sexe. Spirituellement, l’homme et la femme sont consubstantiels, ils sont la substantia humana. Il y a cependant une “distribution de l’esprit selon le corps” qui fait que la sensualité prévaut naturellement chez la femme et qu’il y a ainsi une inferior portio rationis pour la femme et une superior portio rationis pour l’homme.

[24] Pierre Lombard, comm. du Ps119 (118), 153 Resh, PL 191, col. 1122.

[25] Amédée de Lausanne, Lettre à l’Eglise de Lausanne, PL 188, col. 1300 A.

[26] Isaac de l’Etoile, Sermon 34, PL 194, col. 1801 B. Voir aussi, chez les troubadours, le symbolisme de la flor enversa, qui est probablement littéralement la fleur de lys, et figuralement l’amour fine. Cf. Michel Stanesco, La fleur inverse et la “belle folie” de Raimbaut d’Orange, Cahiers de civilisation médiévale, 40, 1997, 233-252.

[27] Wolbéron de Cologne, Commentaire du Cantique, PL 195, col. 1239 D. L’odeur de la mandragore est en réalité désagréable, mais c’est la forme de ses baies, paraît-il, qui lui vaut sa réputation érotique. Wolbéron y trouve un analogue de la conversion des Gentils, qui étaient stériles, c’est-à-dire sans Dieu, et ensuite ont conÿu la vérité dans le Seigneur.

[28] Lettre 153 de Thomas Beckett lui-même adressée à Roger évêque de Wigorn, PL 190, col. 627 D: ut in poena membrorum sanetur caput; mais ici la fonction de représentation est inversée: c’est par le châtiment d’Henri II, un simple membre de l’Eglise, que la tête de l’organisme doit trouver la guérison. Un autre exemple chez Pierre le Vénérable, dans un indulgence accordée aux églises clunisiennes d’Italieen 1145: infirmantibus membris, non convalescit caput. PL 189, col. 484.

[29] Herbert de Boseham, Liber melorum, PL 190, col. 1329 D.

[30] Herbert de Boseham, Liber melorum, PL 190, col. 1347 B.

[31] Commentaire au Ps 102 (101), PL 191, col. 905 D.

[32] Sermon 34. Dans le Lettre De l’âme, il fait une analogie entre les sept piliers de la Sagesse (Sap. ) et les sept vertèbres cervicales. PL 194, col. 1882 B.

[33] Richard de Saint-Victor, De statu interioris hominis, PL 196, notamment chap. III et VI, col. 1118 et 1120.

[34] Cf. Pierre Aubé, Baudouin IV de Jérusalem. Le Roi lépreux, Tallandier, Paris, 1981.

[35] Pierre le Vénérable, Tractatus adversus Judaeorum inveteratam duritiem, PL 189, col. 607 B.

[36] Hugues de Fouloi, De medicina animae, PL 176, col. 1201.

[37] Hugues de Saint-Victor (en réalité Hugues de Fouloi), De medicina animae, PL 176, col. 1198-1199. Dolor vero capitis est appetitus mundanae felicitatisÖ Dolor etiam capitis ex tumore nascitur, quoties ex abundantia boni operis animus gloriaturÖ Oportet autem oleo violaceo caput ungere, ut possis calorem tumoris mitigare. Viola est humilis herba, quae dum de terra nascitur, non procul a terra proceritate separatur. Oleum igitur humilitatis sedabit superbiam mentis.

[38] Subtilitas diversarum naturarum creaturarum, PL 197, col. 1176 A: Et in quo scientia et sensus evacuati sunt, illi crines capitis abscindantur, quoniam capilli horrorem et concussionem tremoris ei faciunt. D’autres occurrrences col 1233 B, 1239 B, 1327 B.

[39]Ernaut de Bonneval, Tractatus de septem verbis Domini in cruce, PL 189, col. 1724 A.

[40] Garnier de Saint-Victor, Gregorianum, PL 193, 159 D: Oleum in capite est charitas in mente. Dans le même sens, Wolbéro, abbé de Saint-Pantaléon à Cologne, Commentaire du Cantique, PL 195, col. 1030 D et suiv. Cet auteur fait une distinction entre l’onction des pieds, virtus operatoria, et l’onction de la tête, virtus contemplatoria, col. 1080.

[41] Lettre 111 de Gilbert Foliot à Roger archevêque d’Evreux.

[42] Sermon XI, PL 194, col. 1729 B.

[43] En commentant le verset Tes ennemis relèvent la tête, du Ps 83(82), 4, Pierre Lombard note que l’emploi du singulier caput, au lieu du pluriel capita indique sans ambages l’Antichrist. PL 191, col. 781 C.

[44] Lettre 81 de Gilbert Foliot au doyen de Hereford, Raoul, PL 190, col. 803 D. La même analogie chez, entre autres, Aelred de Rievaulx, Sermones de tempore,, PL 195, col. 297 C.

[45] Cf. par exemple Gerhoh de Reichersberg, Liber epistolaris seu Dialogus ad Innocentium II Pont. Max. De eo quid distet inter clericos saeculares et regulares, PL 194, col. 1406 B. Dans le même sens Richard de Saint-Victor, De superexcellenti baptismo Christi, PL 196, col. 1016 B.

[46] Vie de Guillaume Fitz Stephen, PL 190, col. 186 A.

[47] Hugues de Poitiers, Historia Vizeliacensis monasterii, PL 194, col. 1663 C.

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